Donne-nous de l’audace pour interpeller!
Je célèbre aujourd’hui mon deuxième anniversaire d’ordination. À cette occasion– et à la demande d’une lectrice– je reproduis mon témoignage que j’ai rédigé il y a quelques années alors que j’étais séminariste-stagiaire.
Dans la Prière pour les vocations que nous récitons après chaque messe (à la demande de notre évêque, le Cardinal Jean-Claude Turcotte), nous demandons au Seigneur de nous donner de l’audace pour interpeller les jeunes à la vocation sacerdotale ou religieuse. Ce qui suit est le récit authentique de ma propre vocation, la genèse d’un appel à le suivre d’un « cœur sans partage », lui le Maître de la moisson.
Jeune ado
Lorsque j’étais jeune ado, je n’étais pas particulièrement religieux. En fait, loin d’être attiré par l’Église, j’étais plutôt réfractaire à l’idée d’aller à la messe (que je trouvais terriblement ennuyante) et je détestais les cours de catéchèse que je recevais à l’école. On y apprenait absolument rien (à mon avis) et l’ambiance générale de ces cours était très chaotique : avions de papier, gommes à effacer volantes, cris et chamailleries. Mon frère aîné, un peu plus «croyant», participait pour sa part à des camps de pastorale et faisait parti avec son groupe d’amis du mouvement pour jeunes La Relève.
L’été, mon grand frère me traînait souvent, à force d’insister, à l’église paroissiale de Lac-Supérieur (à deux pas du chalet de mes grands-parents) pour y servir la messe. J’aimais bien revêtir l’aube, sonner les cloches, tenir la navette de l’encensoir et faire des lectures à l’ambon, mais ce goût de la liturgie n’était pas suffisant pour contrebalancer le profond déplaisir et ennui ressenti lors des longues homélies du curé (incompréhensibles!) ou des prières eucharistiques (interminables!). À cela, on y ajoutait de la musique d’orgue style “bingo” du samedi soir et du chant assez moche… Pas trop pour moi, merci!
Lors des funérailles de ma grand-mère en 1992 (j’avais alors dix-neuf ans), je me souviens bien de m’être mis à genoux à mon banc après la communion et d’avoir prier en ces termes : «Dieu, je ne sais pas si tu existes vraiment ou non… Mais, si oui, prends soin d’elle. Et… sois donc plus présent dans ma vie.» Ce n’étais sûrement pas la première fois que je priais, mais c’était la première fois que je prenais conscience de prier. Et je priais à Quelqu’un qui n’allait pas tarder à m’exaucer.
Premiers pas dans la foi
Tout a commencé par un témoignage de conversion, celui d’un proche ami de mon frère (et un bon ami à moi, par ce fait même). Nous sommes au printemps 94. Cet ami, Richard, est complètement changé! Du rocker un peu hippie et fêtard que nous connaissons bien, il devient incroyablement religieux et dévot : messe quotidienne, jeûne, lecture de la Bible, confession régulière. Du jour au lendemain, à la saint Paul. Il nous parle du Christ Jésus, de Dieu, de la Vierge Marie et de la prière comme j’en ai jamais entendu parlé. À vingt ans, pour la première fois, je découvre l’enseignement de l’Église catholique dans toute sa radicalité. Pas de Jésus-bonbon-ami avec lui. Jésus est Seigneur. Pas de morale édulcorée pour «rejoindre » les hommes et les femmes de notre époque. Je suis à la fois intrigué et effrayé. Et si c’était vrai? Est-ce que Dieu a vraiment pris chair en la personne de Jésus pour vivre au milieu de nous il y a 2000 ans? Est-ce que le pain et le vin consacrés par le prêtre à la messe sont véritablement son Corps et le Sang? Et qu’est-ce que cela signifierait pour moi? Qu’est-ce qui devrait changer dans ma vie?
D’abord, une première question: « Est-ce que Dieu existe vraiment? » Richard ne perd pas une seconde. Il me tend un chapelet (cet étrange instrument de prière que j’avais déjà vu mais dont j’ignorais l’utilité) et me dis avec la témérité du jeune converti : « Prie la Vierge Marie. Pose lui cette question pendant deux semaines et tu auras ta réponse». J’apprends le Je vous salue Marie et deux semaines plus tard, je suis croyant. Extérieurement et dans mon comportement, rien n’avais encore changé, mais intérieurement, j’étais désormais convaincu: Dieu m’avait fait le don de la foi.
Je commence à prier et à lire. À lire beaucoup. Je m’empresse d’acheter le Catéchisme de l’Église Catholique (qui venait de sortir à l’époque) et de le lire du début à la fin. Devant l’enseignement moral de l’Église, je demeure hésitant, je ne saisi pas tout. Tout me semble soudainement interdit! Pourquoi Dieu est-il si exigeant?
Et pourtant, je suis attiré. Je sens qu’il y a quelque chose de vrai dans le discours de l’Église. Mon intelligence cherche à comprendre ce que mon cœur pressent déjà.
« Tu seras prêtre »
Depuis quelques mois déjà, Richard se fait insistant : « Tu dois vivre le sacrement du pardon »! Aller voir un prêtre pour se confesser, cela m’apparaît très difficile et humiliant! Je m’objecte : pourquoi ne pourrais-je pas demander le pardon directement à Dieu? Mais je commence déjà à connaître suffisamment la Bible pour savoir que c’est le Christ lui-même qui l’a voulu ainsi (Jean 20,22).
L’occasion se présentera lors d’un voyage à vélo vers Toronto en compagnie de mon frère et deux autres amis. Nous sommes dans un petit village au centre de l’Ontario et nous venons d’assister à la messe de semaine. Le prêtre est assez jeune et inspire la confiance. Ce jour là, à la grâce de Dieu, je fais fi de mon orgueil et je m’abandonne à l’amour du Seigneur. Lorsque j’émerge de longues minutes plus tard de la « boîte » du confessionnal, je sais que ma vie sera pour toujours bouleversée. Comme l’a si bien exprimé avant moi l’écrivain français André Frossard, Dieu existe, je l’ai rencontré! Je l’ai rencontré dans sa Miséricorde, dans la Lumière de son Esprit, dans son Regard de tendresse pour le cœur blessé. Je ne tiens plus en place. Mon âme jubile alors que mon esprit repose dans la paix. Il est difficile d’exprimer adéquatement cette soudaine irruption d’amour divin dans ma vie.
À l’extérieur de l’Église, une vieille dame s’approche de mon frère et moi. Un seul regard et elle s’écrie : «Mon Dieu, que vous êtes lumineux!». Je regarde mon frère d’un regard qui dit : ‘un peu folle, la bonne femme’. Elle nous regarde et annonce d’un ton solennel : «L’un de vous va faire un prêtre!». Je ne peux m’empêcher de rire à ce moment. Je donne une tape amical sur l’épaule de mon frère et je lui dit : «Eh bien, mon pauvre, ça va être toi parce que moi… ». Une vie entière sans l’amour d’une femme, quel horreur! Sans perdre un instant, la vieille dame reprend : «Non, ce sera toi justement!» Au tour de mon frère de rire. Craignant un peu que cela puisse un jour s’avérer, je tente d’oublier rapidement cette «idiotie».
Un appel insistant
Et pourtant, ne cessera de grandir en moi au cours de l’année qui suit un mystérieux appel, un appel insistant : «donne-toi tout entier à Moi». Je ne voulais pas! Je ne pouvais pas! Il en n’était pas question! J’étais bien triste, comme le jeune homme de l’Évangile qui réalise bien tout ce à quoi il est appelé à renoncer (Matthieu 19,16-22). Au cours de l’été 95, j’ai eu la grâce de vivre avec quelques amis un long pèlerinage en Europe au cours duquel nous avons visité plusieurs lieux saints dont Lourdes, Fatima, Lisieux, Rome et Assise. Avant de partir, j’ai consacré mon pèlerinage à Marie, pour qu’elle m’aide à discerner ma vocation. J’essayais de me convaincre que ma vocation, de toute façon, ne pouvait qu’être le mariage!
À mon retour d’Europe, je commençais un peu à paniquer. Non seulement le mystérieux appel se faisait incessant, mais le pèlerinage lui-même semblait riche en “signes” vocationnels (il serait trop long ici d’enter dans tous les détails). Au début d’octobre, je me trouve en compagnie de Richard à l’extérieur de l’Oratoire Saint-Joseph. Il m’assaille de questions quant à ma vocation. «As-tu remis ton choix de vie en question? Tu dis que ta vocation, c’est le mariage. Bon, peut-être, mais t’es-tu vraiment mis devant Dieu? Il attend peut-être quelque chose d’autre de toi.» Je suis nerveux et confus. Je demeure silencieux. Richard poursuit : «Sens-tu parfois un appel particulier à un don total de ta personne?» Je me croise les bras. Je n’aime pas où ça s’en va. «Est-ce qu’il y a en toi le désir d’appartenir juste à Dieu, uniquement à Lui?». Oui, mais j’ai peur! «Ouvre-toi à sa volonté et ne dis pas non à priori». Bouleversé, je réplique : «C’est toi qui veut que je devienne prêtre! Toi même, tu y penses!» (Richard allait dans quelques années devenir moine de la Fraternité Saint-Jean). «Non, je veux simplement que tu sois honnête dans ta démarche. Nous allons entrer et prier. Mets-toi donc en face de Jésus, pense qu’il est devant toi en chair et en os. Pose toi la question. Pose Lui la question.»
J’ai fait ainsi. En sortant de l’Oratoire, j’ai dit à Richard : «Bon, c’est fait. Je me suis mis entre les mains de Dieu. [grande respiration] S’il me veut prêtre, eh bien, qu’il en soit ainsi…» Richard m’a regardé avec un grand sourire et s’est exclamé : «Tu seras prêtre! Tu seras prêtre!»
Abandon et action de grâce
Le soir même, j’ai fait une longue prière d’abandon, qui– cette fois– me semblait vraiment venir du cœur. Une grande paix m’a envahit. Je savais que le Seigneur était très heureux de ma démarche. Il a fait naître au cours des mois qui ont suivi un désir profond et intense de le servir complètement et me donner tout entier à lui, corps et âme. J’ai découvert la grandeur et la beauté de la vocation sacerdotale par le témoignage de saints prêtres, heureux dans leur ministère. Servir Dieu et son Église! Être instrument de pardon, de miséricorde, être serviteur de la Parole. Participer, par amour, à la nouvelle évangélisation, conduire d’autres personnes au Christ ressuscité, présent dans l’Eucharistie.
J’ai compris aussi– dans mon long cheminement vers la prêtrise (près de 10 ans!)– qu’il y a beaucoup de joie dans le célibat consacré et le ministère du prêtre ; Jésus n’a-t-il pas dit lui-même qu’il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir…? Le célibat permet au prêtre de se donner généreusement au service de l’Église et d’être un véritable “pasteur” (ou père spirituel) pour ses frères et sœurs dans la foi. Ces joies— ancrées dans la prière et la certitude de contribuer à la construction du Royaume— sont certes différentes des joies de la vie conjugale. [Soit dit en passant, mon frère est aujourd’hui marié et père de trois petites filles adorables]. Mais ces joies ne sont pas pour autant moins réelles. Elles prennent leur source en Dieu et retournent à Dieu dans un mouvement d’action de grâce. Toute vocation comportera certes ses moments de grandeurs et ses moments plus difficiles. Mais (selon l’expression de saint Paul) si Dieu est avec nous, qui sera contre nous?

Mes félicitations pour ces deux années de persévérance, et aussi beaucoup d’actions de grâces pour les dons reçus de Dieu. Union de prière dans une vie pleine de fruits.
Denis saint-Maurice