Benoît XVI contre «l’Église des pauvres» ?
Le pape Benoît XVI débute aujourd’hui un voyage de quatre jours au Brésil. La Presse (de Montréal) a intitulé son article : “Benoît XVI contre “l’Église des pauvres“. Le journaliste Frédéric Faux laisse sous-entendre que la prise de position de l’Église catholique (”le Vatican”) face à la “théologie de la libération” est injustifiée et exprime un manque de solidarité envers les pauvres. (Il n’est pas le seul à suggérer cela : l’ensemble des médias occidentaux s’en donne à coeur joie).
Or, il y a un monde de différences entre le christo-marxisme prôné par une certaine lecture théologique- qui ne refuse pas aux citoyens le droit de prendre les armes pour faire leur propre justice - et une action inspirée par la doctrine du Christ et de l’Église. Une telle action cherchera plutôt à rétablir les déséquilibres et les injustices sociales par des stratégies politiques nonviolentes et une dynamique pacifiste.
L’exemple et le succès de Solidarność (Solidarité) dans les années 80 montre bien qu’il est possible de revendiquer un plus grand équilibre social sans avoir recours à la violence ou une relecture strictement politique de l’Évangile (ce que fait une certaine théologie de la libération). Nous pouvons souligner également l’insurrection pacifique des Philippines en 1986 pour renverser le régime dictatorial de Ferdinand Marcos (la “Révolution de février“) et la mobilisation populaire en Haïti pour mettre fin à la présidence de Jean-Claude Duvalier (mobilisation initiée, semble-t-il, par un discours du pape Jean-Paul II prononcé lors de sa visite en 1983. Le pape a exigé une distribution plus équitable des revenus, une structure sociale plus juste et une préoccupation accrue de l’élite face aux citoyens de masse. “Quelque chose doit changer ici!”)
Pour ceux qui défendent la théologie de la libération, “le rôle des chrétiens socialement engagés c’est de participer à [la] « longue marche » des pauvres vers la « terre promise » - la liberté - en apportant leur contribution à leur auto-organisation et auto-émancipation sociale” (Michael Löwy, “La théologie de la libération : Léonardo Boff et Frei Betto“) Or, l’Église n’est pas contre le principe que les chrétiens se prennent en main pour être artisans de meilleures structures sociales. On le voit bien par les exemples cités plus haut. Mais la théologie de la libération comporte différentes interprétations qui peuvent poser problème.
Pour le reste de cet article-blog, j’emprunte au site Eucharistie miséricordieuse :
La Congrégation pour la doctrine de la foi, dans son Instruction Libertatis Conscientia [Anglais] (signée par le cardinal Ratzinger, Benoît XVI) sur la liberté chrétienne et la libération, indiquait que “la misère humaine attire la compassion du Christ Sauveur qui a voulu la porter et s’identifier ‘avec les plus pauvres de ses frères’ et que “l’option préférentielle en faveur des pauvres, loin d’être un signe de particularisme ou de sectarisme, exprime l’universalité de la personne et la mission de l’Eglise. Ce choix n’est pas exclusif. C’est pour cette raison que l’Eglise ne peut l’exprimer via des catégories sociologiques ou idéologiques réductives, qui feraient de cette préférence une option partisane et naturellement conflictuelle”.
Instruction sur quelques aspects de la “Théologie de la libération” (Libertatis Nuntius), 6 août 1984. Quelques extraits :
223. L’Évangile de Jésus-Christ est un message de liberté et une force de libération. Cette vérité essentielle a fait l’objet, ces dernières années, de la réflexion des théologiens, dans une attention nouvelle qui est par elle-même riche de promesses. La libération est d’abord et principalement libération de la servitude radicale du péché. Son but et son terme est la liberté des enfants de Dieu, don de la grâce. Elle appelle, par une suite logique, la libération de multiples servitudes d’ordre culturel, économique, social et politique, qui dérivent toutes, en définitive, du péché, et qui constituent autant d’obstacles empêchant les hommes de vivre conformément à leur dignité. Devant l’urgence des problèmes, certains sont tentés de mettre l’accent d’une manière unilatérale sur la libération des servitudes d’ordre terrestre et temporel, de telle sorte qu’ils semblent faire passer au second plan la libération du péché et, par là, ne plus lui attribuer pratiquement l’importance première qui est la sienne. (Libertatis Nuntius, Introduction)
224. Certains sont tentés, devant l’urgence du partage du pain, de mettre entre parenthèses et de remettre à demain l’évangélisation: d’abord le pain, la Parole pour plus tard. C’est une erreur mortelle que de séparer, voire d’opposer les deux. D’ailleurs le sens chrétien suggère spontanément à beaucoup de faire l’un et l’autre. (Libertatis Nuntius, VI, n. 3)
225. Dans la mesure où ils demeurent réellement marxistes, ces courants continuent à se rattacher à un certain nombre de thèses fondamentales qui ne sont pas compatibles avec la conception chrétienne de l’homme et de la société. Rappelons que l’athéisme et la négation de la personne humaine, de sa liberté et de ses droits, sont au centre de la conception marxiste. Celle-ci contient donc des erreurs qui menacent directement les vérités de foi sur la destinée éternelle des personnes. De plus, vouloir intégrer à la théologie une “analyse” dont les critères d’interprétation dépendent de cette conception athée, c’est s’enfermer dans de ruineuses contradictions. (Libertatis Nuntius, VII, nn. 8-9)
Aujourd’hui, l’Eglise est le point de référence de la dénonciation des péchés sociaux, au-delà de toute idéologie. En particulier, dans les dernières décennies, l’Eglise d’Amérique Latine a dénonce régulièrement sans ménagement la corruption, et c’et pourquoi de nombreux prêtres, religieux et laïcs ont dû payer de leur propre vie.
L’engagement de l’Eglise pour les pauvres en Amérique Latine, vient de loin : des temps éloignés où arrivèrent les missionnaires pour apporter avec l’Évangile, la culture et la charité. Mais, pour retourner à notre époque, il suffit de se rappeler Rio de Janeiro en 1955, Medellin en 1968, Puebla en 1979, Saint-Domingue en 1992, occasions au cours desquelles l’Eglise a renouvelé son engagement en faveur des pauvres, vécu par les Saints de tous les temps et enseigné par le Magistère de l’Eglise.
La dénonciation des péchés sociaux est toujours valable aujourd’hui, et elle est sous les yeux de tous, au-delà des idéologies politiques, grâce aussi à l’intervention du Cardinal Ratzinger qui a indiqué à l’époque avec précision le devoir de l’Eglise de dénoncer les péchés sociaux, en insistant toutefois sur ce devoir, à commencer par la politisation de tendance marxiste, professée par certains courants religieux, et en particulier par certaines interprétations de la théologie de la libération.
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